Langage, pouvoir et le mythe des systèmes multilingues

Langage, pouvoir et le mythe des systèmes multilingues

par Charlie Hanabuchi (Vendredi 2 janvier 2026)

Les débats contemporains sur le langage et le pouvoir tendent fréquemment à confondre la compétence multilingue individuelle avec la pluralité linguistique institutionnelle. Cette confusion alimente des récits persistants mais trompeurs : selon lesquels le multilinguisme des élites impliquerait nécessairement un multilinguisme systémique ; selon lesquels le déclin de certaines langues de prestige annoncerait un effondrement culturel ; ou encore selon lesquels les recompositions géopolitiques produiraient spontanément de nouveaux équilibres linguistiques. Or, lorsque ces affirmations sont examinées à l’aune des pratiques opérationnelles réelles plutôt que des représentations symboliques, elles ne résistent pas à l’analyse.

Le cas d’Alex Karp, directeur général de Palantir, est particulièrement éclairant précisément parce qu’il élimine nombre de raccourcis explicatifs courants. Karp n’est pas un dirigeant anglo-américain monolingue. Il maîtrise véritablement l’anglais, l’allemand et le français, et entretient des liens intellectuels et biographiques profonds avec l’Europe continentale. Son allemand ne se limite pas à un usage conversationnel, mais s’inscrit dans un horizon philosophique et culturel dense ; son français est suffisamment fluide pour soutenir une intervention publique exigeante. Si la capacité linguistique individuelle pouvait remodeler les usages linguistiques institutionnels, Karp constituerait un vecteur plausible. Pourtant, Palantir, entreprise transatlantique opérant à l’intersection de la défense, du renseignement et de l’intelligence artificielle, fonctionne exclusivement en anglais à tous les niveaux décisifs.

Ce résultat n’est ni accidentel ni culturel. Il reflète une loi structurelle : plus le risque décisionnel, la complexité et l’irréversibilité augmentent, plus les institutions convergent linguistiquement. Le multilinguisme peut perdurer confortablement au niveau des individus, et même de manière symbolique au niveau institutionnel, précisément parce que ces strates ne sont pas décisionnelles. Dès l’instant où le langage doit porter une charge opérationnelle irréversible — coordination de l’ingénierie, arbitrage sécuritaire, commandement militaire ou gouvernance de l’intelligence artificielle — la pluralité linguistique s’effondre.

Le multilinguisme de Karp remplit donc une fonction différente. L’allemand et le français renforcent sa légitimité élitaire, élargissent sa bande passante culturelle et permettent un engagement direct avec les milieux politiques et intellectuels européens. Ils opèrent comme langues élitaires et langues symboliques. En revanche, ils ne se propagent pas vers les couches opérationnelles ou critiques du système. Chez Palantir, seul l’anglais occupe ces niveaux, non par préférence idéologique, mais parce que, à ce stade, la traduction constitue un facteur de risque plutôt qu’une solution.

Ce schéma se généralise à l’ensemble des secteurs technologiques et de la défense. Satya Nadella, Sundar Pichai et d’autres dirigeants profondément insérés dans des environnements globaux sont multilingues à des degrés divers, mais les institutions qu’ils dirigent convergent toutes vers une langue opérationnelle unique. La fluidité individuelle ne se met pas à l’échelle ; les systèmes, eux, le font.

Cette logique structurelle apparaît encore plus nettement sous contrainte géopolitique. L’exemple de la coordination sino-russe est à cet égard révélateur. La Chine et la Russie disposent chacune d’une langue nationale pleinement critique au niveau systémique — respectivement le mandarin et le russe. Ces langues ne sont pas interopérables à grande échelle, et aucune des deux parties ne peut imposer sa langue à l’autre sans créer une asymétrie structurelle. Sur le plan symbolique, la parité linguistique est maintenue par des déclarations parallèles et un recours massif à la traduction. Au niveau élitaire, des individus bilingues existent, mais en nombre limité. Sur le plan opérationnel, en revanche, la coordination tend fréquemment à recourir à l’anglais comme langue relais neutre, en particulier dans les contextes techniques, contractuels et stratégiques.

Même dans ce cas, toutefois, l’anglais ne pénètre pas le noyau critique du système. Le commandement nucléaire, les règles d’engagement, l’évaluation interne des menaces et les décisions militaires irréversibles demeurent linguistiquement souverains. Il n’existe pas de langue critique partagée entre la Chine et la Russie. Leur alignement est, par conséquent, nécessairement limité et transactionnel : ils peuvent se coordonner, mais non s’intégrer. Le plafond linguistique constitue également un plafond stratégique.

Ce contraste permet de clarifier un point plus général. Les alliances occidentales, telles que l’OTAN, ne sont pas seulement alignées politiquement ; elles sont linguistiquement intégrées au niveau critique du système. L’anglais y fonctionne simultanément comme langue élitaire, symbolique, opérationnelle et critique. Une telle configuration est historiquement rare et structurellement puissante. Elle permet le maintien d’un multilinguisme symbolique sans fragmentation du processus décisionnel, précisément parce que la couche critique du système est linguistiquement unifiée.

Dans cette perspective, le destin de langues telles que le français ou l’allemand est fréquemment mal interprété. Leur déclin relatif dans les opérations globales n’implique ni une perte de pertinence culturelle ni une extinction imminente. Elles ont plutôt migré vers des niches élitaires et symboliques stables. Les langues peuvent survivre indéfiniment dans ces strates, tout comme le latin a perduré longtemps après avoir perdu sa domination opérationnelle. En l’absence de transformations structurelles extraordinaires, toutefois, elles ne réintègreront pas des rôles critiques à l’échelle mondiale.

La persistance de l’anglais, de même, ne doit pas être confondue avec un triomphalisme culturel. Sa domination n’est pas soutenue uniquement par le nombre de locuteurs natifs ni par l’inertie institutionnelle. Elle repose sur le fait qu’aucune autre langue ne satisfait actuellement aux exigences structurelles d’un médium critique global : adoption neutre, saturation technique, standardisation juridique et tolérance à des environnements décisionnels à ambiguïté nulle. Même des acteurs explicitement hostiles à la puissance anglo-américaine continuent de recourir à l’anglais lorsque les exigences de coordination dépassent la politique symbolique.

L’erreur centrale de nombreux débats linguistiques est donc de nature catégorielle. Les langues ne sont pas en concurrence égale dans tous les domaines. Elles occupent des couches structurelles distinctes, régies par des règles de survie différentes. Le multilinguisme élitaire enrichit les individus ; le multilinguisme symbolique stabilise les institutions ; les langues opérationnelles optimisent les flux de travail ; les langues critiques concentrent le pouvoir. Confondre ces couches engendre des récits erronés de déclin, de résilience ou de renaissance.

Dans cette optique, Alex Karp n’est pas une anomalie. Il est diagnostique. Sa maîtrise de trois langues démontre que des individus multilingues peuvent coexister durablement avec des systèmes monolingues, et que ces derniers prévalent dès lors que le risque, la vitesse et l’irréversibilité dominent. La même logique structurelle gouverne la gouvernance d’entreprise, les alliances militaires et les configurations géopolitiques.

La pluralité linguistique persiste aux marges du pouvoir.
Le pouvoir, quant à lui, converge.